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galet Réflexion : Vertu du patriotisme et péché du nationalisme

A quelques jours des élections européennes, voici une réflexion de Mgr Jacques Jullien (1929-2012), ancien archevêque de Rennes : "Vertu du patriotisme et péché du nationalisme".
L’Église catholique fait du patriotisme une vertu, et du nationalisme, une tentation, et un péché si l’on y succombe.

Comment appeler la bénédiction de notre Père dans nous conduire en frères ? Comment lui demander de prendre parti dans les querelles entre ses fils ?

Je sais bien qu’il y a de mauvaises querelles et de justes querelles. Mais il n’est pas toujours aussi simple de trancher entre les justes et les mauvaises, surtout quand on est partie prenante dans un conflit. Cela pose bien des problèmes, des problèmes bien difficiles théoriquement, et bien délicats historiquement, y compris dans l’histoire de l’Église.

Cependant, je trouve, quant à moi, une certaine lumière dans la position classique de l’Église en la matière. L’Église catholique fait du patriotisme une vertu, et du nationalisme, une tentation, et un péché si l’on y succombe.

Pourquoi le patriotisme est-il une vertu ?

Le patriotisme est une vertu. C’est une question de vérité, de reconnaissance, de gratitude, de justice, vis-à-vis de sa communauté nationale. Il s’agit de reconnaître sa dette sociale, culturelle, envers tous ceux dont nous sommes les héritiers. Une dette de justice envers la communauté nationale, qui nous a portés, qui nous a faits, en partie, ce que nous sommes. Plus exactement même qu’une dette de justice, il faudrait parler d’équité, cet au-delà de la justice, cette justice plus fine qui s’apparente à la piété filiale, un terme bien ancien que l’on n’emploie plus mais qui pourtant garde son poids de réalité, Dieu merci, dans l’existence.

La piété filiale traduit une dette jamais remplie, envers ses père et mère, mais aussi, en un sens, envers sa patrie (la racine, d’ailleurs, est la même, du père et de la patrie). Cette dette-là n’est jamais comblée parce que c’est une dette de vie et qu’on ne peut jamais la combler totalement. Cette justice, cette équité envers notre communauté naturelle, celle dans laquelle on est né, dont on a reçu la vie, se traduit par une exigence de fraternité, de solidarité et de service. Elle fait naître en nous le souci de la dignité de nos compatriotes, de leur prospérité, de leur liberté. Elle nous appelle à nous engager, à promouvoir le bien commun de notre pays et, au besoin, à le défendre, s’il est injustement menacé. Ce patriotisme-là est une vertu qui relève donc de la justice et même déjà de la charité, de l’amour bien ordonné de ses proches, des plus proches.

Pourquoi le nationalisme est-il tentation et péché ?

Le signe que notre patriotisme se situe dans la mouvance de la justice et de la charité, c’est précisément son ouverture aux autres patriotismes, son ouverture au patriotisme des autres. Si la dignité de mon pays, sa prospérité et sa liberté sont un bien pour nous, la dignité de mes frères, Allemands, Américains, Russes ou Sénégalais, leur prospérité et leur liberté sont aussi un bien pour eux.

Aussi, nous enfermer dans un patriotisme étroit, négateur du droit des autres à la dignité, à la prospérité, à la liberté, c’est se fermer à l’universel. Ce n’est plus alors une vertu. Ce comportement ne mérite plus le terme de patriotisme. C’est un patriotisme dégrade en nationalisme étroit, dangereux. Souvent hargneux et facilement agressif. Ce n’est plus là vertu mais tentation à exorciser constamment.

Ceci n’est pas seulement une question éthique, morale, c’est une question religieuse, spirituelle, car un amour désordonné de sa patrie, voire même de ses père et mère, n’est plus un amour mais une perversion de l’amour. Un nationalisme fermé aux droits des autres est une atteinte à la communauté humaine, à la fraternité des hommes, et à la paternité de Dieu, notre Père. Aussi, faire naviguer ce nationalisme-là sous le pavillon du patriotisme, en faire une vertu religieuse, est un abus manifeste, une pratique de pavillon de complaisance, sinon de piraterie.

Ceci ne résout pas les conflits. Ces distinctions qu’apporte la position la plus traditionnelle de l’Église en la matière ne disent pas automatiquement ce qui est vrai et juste dans nos querelles ; elles sont tellement complexes ! Peut-ton même trouver une cause juste, sans mélange, dans des querelles aussi complexes ? Cette lumière peut tout de même éclairer nos conflits quelque peu, surtout dans leur genèse. je pense à cet ami bavarois. Il me disait que dès le début de la guerre, son père leur disait ne point pouvoir souhaiter la victoire de l’Allemagne nazie. Nous nous représentions la distance critique vis-à-vis de sa propre patrie qu’un tel jugement supposait.

Je vous invite tout à y réfléchir, car les enjeux sont importants. Et j’invite à prier ceux qui le peuvent et qui le veulent, pour que le Seigneur nous aide à exorciser ces tentations toujours reconnaissantes du nationalisme, source d’agressivité, d’injustice et parfois de guerre. Qu’il nous aide à vivre un authentique patriotisme qui, lui peut servir la paix. Et que la prière de tant et tant de frères, morts sur les champs de bataille du monde entier - eux qui voient toutes ces choses désormais dans la lumière de Dieu - relaye la nôtre.

Revue "Maîtrises"





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Publié le : 17.05.2014 09:00